Aller au contenu

#anatomie du jeu vidéo· 7 min de lectureRead in English

Reconnaître une bonne cosmétique de jeu vidéo : l'exemple de League of Legends

Un skin « Légendaire » à 1 820 RP, une cosmétique « Exaltée » à 250 € : que paie réellement le joueur ? En relisant La Leçon d'anatomie de Rembrandt, le joueur se fait chirurgien pour disséquer le travail graphique que les studios lui vendent.

Par Grégory CAMPISTRON

La Leçon d'anatomie du Docteur Tulp de Rembrandt : un chirurgien dissèque le bras d'un cadavre devant des membres de la guilde des chirurgiens d'Amsterdam
La Leçon d'anatomie du Docteur Tulp (1632) de Rembrandt.

Artistiquement, le modding, ou pratique de transformation du jeu vidéo, partage l’une de ses finalités avec les arts visuels comme la peinture ou le cinéma : l’ambition, sans limite, de reprendre une œuvre existante pour la transformer. Qu’il vise la mise en scène ou la seule contemplation, cet exercice s’applique à tous les genres vidéoludiques. Mais un genre en particulier (et un seul titre) fait l’objet d’une communauté atypique : League of Legends et ses joueurs « loliens » créatifs.

Le projet League of Legends continue de se confronter aux exigences de consommation des joueurs, non pas par manque de nouveauté, mais parce que son audience est effrayée par la dégradation graphique et technique des nouvelles tendances cosmétiques, sous-évaluées et ne répondant plus au contrôle qualitatif garanti par Riot Games, roi du MOBA. Il nous faut ici adopter une approche esthétique du jeu vidéo, et ainsi évoquer La Leçon d’anatomie du Docteur Tulp (1632) de Rembrandt, lue tout particulièrement au regard du modding de League of Legends. Il s’agit de décrire et de justifier la nécessité d’une révision des cosmétiques par le joueur-consommateur, s’improvisant scientifique.

Projeté dans la scène de l’œuvre de Rembrandt, le joueur-consommateur se place au centre de la toile, exerçant l’incision du cadavre. Reprenons la lecture qu’en propose l’écrivain W. G. Sebald. Autour du cadavre se tiennent un chirurgien et des personnages de la guilde qui observent l’opération, mais que distrait le discours du chirurgien expliquant son procédé. La guilde se détourne de l’objectif principal de la science qui se déroule sous ses yeux. Alors que la main et le bras gauche du cadavre, incisés, ne laissent plus apparaître que la chair et les tendons dénudés, aucun des participants à la Leçon ne prête attention au corps ni ne fait face à la découverte du corps humain. Le public, face à la toile, est alors invité à s’improviser élite de la médecine, et à observer l’opération seul. Cet exercice anatomique se prête particulièrement au cadre de la microtransaction dans le jeu vidéo, la Leçon devant alors révéler les réalités cachées derrière le travail graphique marchandé des studios. Si une insuffisance est constatée ou une arnaque révélée, que la parole de la guilde soit entendue dans le cadre pur de l’étude scientifique. Une situation bien connue de la communauté de League of Legends.

Cette lecture esthétique trouve un prolongement dans les théories de Walter Benjamin (L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, 1935) : les dynamiques émancipatrices du montage cinématographique, puis, par héritage artistique, celles du jeu vidéo. La technique répond au désir de production et rend possibles de nouvelles formes, jusqu’à donner un visage à l’exigence scientifique elle-même. Le chirurgien, dans le domaine créatif du jeu vidéo, s’illustre ainsi en tant qu’acteur nécessaire au contrôle de qualité des contenus artistiques commercialisés et reproductibles à l’infini.

Pour pouvoir évaluer la légitimité de la valeur et du prix d’un skin de League of Legends, plusieurs tâches créatives sont notables :

  • une transformation plus ou moins travaillée du rig, qui constitue le squelette animé de la modélisation 3D du personnage ;
  • des variations d’animation inédites selon les états du personnage en jeu ;
  • de nouvelles lignes de dialogue ;
  • de nouvelles textures et particules visuelles ;
  • des SFX ou VFX supplémentaires, en cohérence avec les nouvelles textures, etc.

Autant de caractéristiques d’apparence qui témoignent d’une expertise de production. Si le travail se révèle insuffisant, le skin est alors un échec, ou du moins peu représentatif de sa qualité de « rareté ».

Jhin : du « Dark Cosmic » au « Mythmaker »

Pour illustrer ce propos, prenons l’exemple des skins « Dark Cosmic » et « Mythmaker » du personnage Jhin, tous deux de rang « Légendaire », comparés à l’apparence dite « par défaut ».

Le premier, « Dark Cosmic » (13 juin 2019), est la première cosmétique de classe « Légendaire » du champion Jhin, reconnue comme l’une des plus grandes réussites cosmétiques du jeu, artistiquement comme commercialement. Vendu 1 820 RP, soit environ 15,80 €, ce concept inédit de chara-design possède un lot d’arguments visuels et sonores. Des simples animations de course, dites run, aux texturations et animations uniques par compétence, cette thématique cosmique ne se contente pas d’adapter le personnage : elle intègre entièrement la nouvelle apparence au rendu en jeu, chaque compétence de « Dark Cosmic Jhin » interagissant avec les effets et la modélisation de la carte de jeu elle-même. La thématique cosmique revendiquée par le skin séduit les joueurs.

Le second, « Mythmaker » (23 janvier 2025), est commercialisé en tant que nouveau skin « Légendaire » du personnage, l’habillant d’une tenue fantaisiste inspirée du mythe du Nouvel An lunaire, à la croisée d’une esthétique puriste du papier découpé. « Mythmaker Jhin » est affiché au même prix, soit 1 820 RP, avec donc la promesse d’une qualité digne du rang « Légendaire ». Cependant, à l’observation de son exécution artistique, force est de constater l’inverse. Au-delà de l’ajustement et de l’ajout de nombreuses textures et particules en corrélation avec la thématique retenue, toutes les animations du squelette (rig) restent recyclées, inchangées par rapport au modèle « par défaut ». On note aussi un manque de contenu sur les compétences, ne laissant comme nouveauté qu’une couleur vive pour les sorts. Une claire dégradation qualitative, et une déception supplémentaire pour les joueurs fidèles, qui voient l’exigence de qualité du studio en déroute.

Le personnage Jhin dans trois apparences côte à côte : par défaut, Dark Cosmic et Mythmaker
Comparaison des rendus en jeu des cosmétiques « par défaut », « Dark Cosmic » et « Mythmaker » du personnage de Jhin.

Morgana : une cosmétique « Exaltée » à 250 €

Courant juin 2025, sur la page Reddit des joueurs du personnage Morgana, des interrogations émergent au lendemain de la commercialisation du skin « Spirit Blossom Morgana », le 25 juin 2025. Ce dernier, de rareté « Exalté », appartient à une classe supérieure à celle des cosmétiques précédemment citées. Affichée à une valeur réelle de 32 000 RP, soit environ 250 €, cette haute cosmétique est présentée comme justifiée. Cependant, une voix s’élève le jour même de la publication et décrit un ensemble de graves insuffisances techniques et graphiques au regard de son prix. Une alerte qui discrédite la cosmétique « Spirit Blossom ».

Cette même voix, lasse d’être ignorée par le service client de Riot Games, décide ainsi de publier ses observations. L’internaute, surnommé LoveForNuWa, décrit les insuffisances suivantes : la cosmétique « exaltée » présente de nombreux défauts, bugs et manques de fluidité, notamment des animations de jambes « cassées » et tremblantes, des déplacements rigides en décalage avec l’inertie des ailes et d’autres particules, ou encore un manque de design entre les deux formes de transformation, qui se rapprochent davantage d’un changement de couleur que de la moindre variation de modélisation 3D. Une forme secondaire qui, de surcroît, disparaît soudainement lors de certaines attaques. Un ensemble d’autres interactions semble manquer, alors que des cosmétiques de rang « Légendaire » en proposent d’inédites, et plus lisses.

Le personnage Morgana dans les deux formes de la cosmétique Spirit Blossom, côte à côte
Comparaison des rendus en jeu de la cosmétique « Spirit Blossom » du personnage de Morgana.

L’internaute annonce également vouloir lancer un véritable rappel à l’ordre. LoveForNuWa cherche alors à alerter les autorités sur les pratiques du studio, et adresse en ce sens un courriel à la Commission européenne. Il décrit la situation en ces termes : fatigué de la disparité entre les promesses du studio et la réalité commerciale, il constate que Riot Games ne tient ni ses engagements sur sa politique de microtransactions, ni sa garantie qualitative sur les nouveaux contenus de personnalisation, dont les plus chers de la boutique de League of Legends. Un manque sérieux, artistique, qui se traduit selon lui par un non-respect des normes applicables aux produits numériques et aux microtransactions, et qui devrait être entendu et étudié par les autorités compétentes. Dans le même temps, l’internaute rappelle ses réelles intentions : elles sont dénuées de motivation financière et ne prennent ni la forme d’une attaque, ni celle d’une froide critique du studio ; sa démarche est celle « d’un client fidèle et de longue date ne cherchant qu’à entretenir un standard des cosmétiques ».

Conclusion

L’étude de cas de cette Leçon invite le joueur à adopter un nouveau regard sur l’œuvre vidéoludique, et à se faire juge des produits de microtransaction qu’il envisage. À la façon du chirurgien attentif à la Leçon, avec ou sans intentions créatives, le joueur soucieux est également encouragé à le faire pour lui-même, pour dénoncer le relâchement des missions artistiques des ayants droit, ou encore pour créditer la méthodologie employée par ses semblables créatifs, devenus hackers. En ce sens, la pratique du modding tient davantage du conflit d’intérêts entre industrie et joueurs. Il n’est pas approprié d’attendre des joueurs qu’ils acceptent une dévolution invisibilisée des contenus, ni d’admettre que les studios négligent l’exigence artistique, quel que soit le parcours de leurs contenus. Le joueur-créateur est un collaborateur actif, capable de rappeler la nécessité d’une démarche de patching récurrente, c’est-à-dire d’une correction de son contenu composite. Mais surtout, capable de défendre la parole des joueurs sensibles à leur pouvoir d’achat. « Hacker » le jeu vidéo est, à nouveau, un acte de résistance et d’émancipation progressiste du médium.

Sources

Ouvrages et articles

  • W. Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, 1935
  • M. Boutet, 2012, p. 212, dans P.-Y. Hurel, Le passage du jeu à la création : le cas du jeu vidéo amateur
  • J.-P. Fourmentraux, « Art et hacktivisme : l’alternative Internet », Critiques pirates !, 2008, p. 553-564
  • M. Wark, Théorie du gamer, Paris, Les Prairies ordinaires, 2019, 209 p., ISBN 978-2-35480-185-4

Œuvre d’art

  • Rembrandt, La Leçon d’anatomie du Docteur Tulp, 1632, huile sur toile

Jeu vidéo

  • Riot Games, League of Legends, version 25.23 (novembre 2025), 2009, réalisé par Andreu van Roon, Microsoft Windows
Grégory CAMPISTRONModdeur, directeur de Project Conquerors VSF, co-directeur de Frogbit

https://lexludica.com/articles/bonne-cosmetique-league-of-legends

Inscrivez-vous à notre newsletter

En vous inscrivant, vous acceptez notre politique de confidentialité.